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Les ressources d’une agriculture à l’épreuve

  • il y a 8 minutes
  • 5 min de lecture

 

 

Demain la ministre de l’agriculture annoncera un « plan massif » pour soutenir l’agriculture française.

Depuis quelques jours toutes les parties prenantes syndicats, fédérations professionnelles, responsables politiques territoriaux y vont de leurs alertes toutes plus pessimistes les unes que les autres, construisant, sous couvert de solidarité et de souveraineté, un plaidoyer pro domo. Certains responsables proposent même un impôt sécheresse comme en 1976.

 

Après une longue carrière sur le terrain, l’agroéconomiste indépendant que je suis, aujourd’hui libéré de toute responsabilité ou exposition à la pression directe des acteurs vous propose quelques réflexions.

 

Une campagne difficile sans être l’apocalypse

 

Quelques repères et considérations macro-économiques. La production agricole française c’est entre 100 et 110 milliards de chiffre d’affaires annuel dont 14 milliards d’aides directes. C’est entre 10 et 20 milliards de résultat net d’entreprise pour 400 000 exploitations agricoles, c’est environ 10 à 15 milliards d’investissement annuel hors foncier.

Les chiffres annoncés pour les pertes cette année varient de 5 à 10 Milliards selon les sources. Nous traversons donc une année agricole très difficile, ce n’est pas non plus globalement cataclysmique pour l’avenir si la crise est bien gérée.

 

Des chiffres avancés à relativiser à ce stade

 

On parle surtout des baisses de production en volume. Faisons attention à ces chiffres :

-pour les productions non encore récoltées (en particulier les prairies) il reste encore plusieurs mois de production et certains rattrapages partiels sont possibles en fonction de la pluviométrie du mois de septembre.

-la production c’est une surface multipliée par un rendement. Par exemple on annonce une récolte de maïs catastrophique (baisse de 45%) mais la surface en maïs a été réduite cette année de 20%. La baisse de rendement, donc la production par hectare pour l’agriculteur est importante mais de l’ordre de 20à 25%. Etil a fait une autre production sur les surfaces non emblavées en maïs !

- la perte économique réelle pour l’exploitant agricole est la baisse de valeur donc la production multipliée par les prix de vente desquelles on soustrait les charges, elles-mêmes résultant d’un volume et d’un prix. L’estimation est donc très complexe tant que la campagne n’est pas finie. La baisse de production associée aux tensions géopolitiques et climatique (el nino) font que les orientations de prix sont plutôt favorables aux producteurs ( blé,maïs,sucre,colza …) et vont bien sur tamponner en partie la baisse en valeur. Les charges sont, elles, orientées à la hausse mais s’élèvent en valeur à environ à la moitié du chiffre d’affaires, il y a donc un certain effet levier. Fin aout l’ampleur de la perte de valeur n’est donc pas facile à évaluer et sera sans doute inférieure au ressenti actuel.

 

Des mesures de gestion des risques sous utilisées

 

L’agriculteur gestionnaire bénéficie de plusieurs mesures de limitation du risque. Il peut d’abord réintégrer de la trésorerie de précaution épargnée les bonnes années en franchise d’impôt mais surtout bénéficier de l’assurance climatique. Elle a été construite en 2023 et conçue en trois étages, ce sera en réalité la première année d’exercice à grande échelle.

Les pertes de production inférieures à 20% ne sont pas couvertes, il est considéré que c’est le risque normal de l’agriculteur. Le second niveau est l’assurance climatique qui couvre les pertes comprises entre 20 % et un seuil de déclenchement de la solidarité nationale pour les catastrophes qui constitue le troisième étage. L’agriculteur assuré est indemnisé en fonction de la franchise, du rendement et du prix qu’il a lui-même choisi dans un cadre strictement encadré. (la cotisation d’assurance est subventionnée à 70% par la PAC). Le seuil d’intervention de la solidarité nationale est fixé à 30% de pertes pour les prairies ou l’arboriculture et 50% pour les grandes cultures. Au-dessus de ce seuil l’agriculteur est indemnisé à 100% par l’état s’il est assuré, à 30% s’il n’est pas assuré. Les agriculteurs assurés sont donc à priori bien couverts au-delà de 20% de perte de production et en fonction des options choisies. Malheureusement en 2026 à peine un quart des surfaces sont assurées (un tiers en culture, 10% en prairies).

 

Que faire pour soutenir l’agriculture française ?

 

On imagine facilement les difficultés de décision d’un gouvernement en équilibre instable sur la ligne de crète d’une opinion publique qui aiment les agriculteurs, d’une profession agricole sous tension depuis des mois et des mois et face à des caisses de l’état vides, une réserve de crise européenne déjà fortement utilisée ce printemps avec la crise de l’azote.

 

N’oublions pas d’abord que l’agriculture est une gestion de long terme. Il faut donc distinguer sans doute des mesures de trésorerie d’urgence pour pouvoir engager la prochaine campagne à séparer d’un plan d’adaptation de l’agriculture à changement climatique qui est plus brutal qu’attendu sans doute. Tout cela sans « tuer » le système assurantiel et donc sans compenser le manque à gagner des agriculteurs non -assurés.

Un soutien provisoire spécifique est aussi à imaginer pour éviter une décapitalisation du cheptel dans un contexte de prix de la viande bovine favorable.

 

Imaginer des mesures de trésorerie qui n’affaiblissent pas le système assurantiel

 

Au stade des mesures d’urgence, je pense qu’il faut bannir toute intervention en subvention pour ne pas affaiblir l’assurance car les situations seront tellement hétérogènes, qu’il y a grand risque comme en 1976 de créer des rentes.

Les interventions en trésorerie seront à privilégier par des avances remboursables faisant intervenir le système bancaire avec peut-être un mécanisme public de garantie et de bonification des intérêts. On peut aussi concevoir une restructuration ou un rééchelonnement des prêts, exercice complexe en période de remontée des taux.

 

Concevoir un plan ambitieux d’adaptation à 360°

 

Depuis plusieurs années les priorités sont données à la lutte contre le réchauffement climatique, la limitation des émissions de gaz à effet de serre, le stockage du carbone dans le sol qui sont des mesures capitales pour l’avenir. Pour autant nous n’avons sans doute passez mis l’accent sur la préparation des exploitations agricoles à la rapidité et la brutalité possible des événements climatiques.

 

Il faudra donc à la fois capitaliser sur la prise de conscience brutale de cet été pour appuyer des changements de comportement comme l’assurance par exemple, mais aussi engager un plan coordonné d’évolution des systèmes agricoles.

 

Le plan devrait concerner les moyens de production, en particulier l’eau, la fertilisation azotée mais aussi les pratiques agronomiques ce qui mobilisera l’aval agricole pour construire des filières nouvelles ou adapter celles existantes, permettant une diversification des productions et des associations végétales sur une parcelle.   

Il devra aussi intégrer la modernisation du conseil et de l’accompagnement des agriculteurs, l’orientation de la recherche et développement.

 

Sans rendre obligatoire l’assurance, ce qui est contraire à l’esprit d’entreprise, il faudrait je pense réserver les interventions publiques aux exploitations assurées.

 

La difficulté de ce plan est qu’il doit intégrer la diversité des territoires, les régions peuvent être un relais. Il devra intégrer des entreprises intervenant à grande échelle. Il y a vingt ans l’état avait nommé auprès des préfets de régions des commissaires à la réindustrialisation, parfois issus du secteur privé, qui avaient une mission d’animation et de conduite de projets. Ce corps des commissaires, en général des ingénieurs expérimentés, positionnés hors de la hiérarchie classique, pouvaient plus facilement innover et s’affranchir des corporatismes et des blocages institutionnels territoriaux. C’est peut-être une piste à réinventer en s’appuyant sur les plans de filières en cours de finalisation.

 


Jean-Marie Séronie

Agroéconomiste indépendant

Responsable de la section économie

De l’Académie d’agriculture de France

 

 
 
 

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