Les ressources d’une agriculture à l’épreuve - version 2

L’analyse et les propositions de JM Séronie agroéconomiste indépendant
Membre de l’Académie d’agriculture de France
Version 2 enrichie par les commentaires reçus après la V1 et publication du plan de la ministre à 1milliard d’euros-
La ministre de l’agriculture vient d’annoncer un « plan massif » le CASI pour soutenir l’agriculture française à hauteur d’un milliard d’euros.
Depuis quelques jours toutes les parties prenantes syndicats, fédérations professionnelles, responsables politiques territoriaux y sont allés de leurs alertes toutes plus pessimistes les unes que les autres, construisant, sous couvert de solidarité et de souveraineté, un plaidoyer pro domo. Certains responsables proposaient même un impôt sécheresse comme en 1976.
La déception de la profession agricole est donc grande et l’humour fait florès dans les commentaires : CASI rien, de la fumée (remarquons qu’après un incendie en enfumage n’est pas surprenant !). Tous les syndicats appellent à réagir, plus ou moins fort car la période est très chargée en travaux agricoles. La fin de l’automne, le début de l’hiver risquent d’être très chauds, une fois les gros travaux passés.
Après une longue carrière sur le terrain, l’agroéconomiste indépendant que je suis, aujourd’hui libéré de toute responsabilité ou exposition à la pression directe des acteurs, partage quelques réflexions, enrichies des commentaires de la premiers version publiée le 2 septembre. J’ai d’ailleurs été surpris, dans les messages reçus, par le partage quasi général de mon analyse pourtant assez à rebours de la doxa ambiante !!
Une campagne difficile sans être l’apocalypse
Quelques repères et considérations macro-économiques. La production agricole française c’est entre 100 et 110 milliards de chiffre d’affaires annuel dont 14 milliards d’aides directes. C’est entre 10 et 20 milliards de résultat net d’entreprise pour 400 000 exploitations agricoles, c’est environ 10 à 15 milliards d’investissement annuel hors foncier.
Les chiffres annoncés pour les pertes cette année varient de 5 à 10 Milliards selon les sources. Nous traversons donc une année agricole très difficile, ce n’est pas non plus globalement cataclysmique pour l’avenir si la crise est bien gérée.
Des chiffres avancés à relativiser à ce stade
On parle surtout des baisses de production en volume. Faisons attention à ces chiffres :
-pour les productions non encore récoltées (en particulier les prairies) il reste encore plusieurs mois de production et certains rattrapages partiels sont possibles en fonction de la pluviométrie du mois de septembre. (dans le Bessin où j’habite c’est incroyable la pousse d’herbe en une semaine, j’ai même vu une prairie fauchée le 6 septembre, certes avec de maigres andains !)
-la production c’est une surface multipliée par un rendement. Par exemple on annonce une récolte de maïs catastrophique (baisse de 45%) mais la surface en maïs a été réduite cette année de 20%. La baisse de rendement, donc la production par hectare pour l’agriculteur, est importante mais de l’ordre de 20à 25%. Et il a fait une autre production sur les surfaces non emblavées en maïs !
- la perte économique réelle pour l’exploitant agricole est la baisse de valeur donc la production multipliée par les prix de vente desquelles on soustrait les charges, elles-mêmes résultant d’un volume et d’un prix. L’estimation est donc très complexe tant que la campagne n’est pas finie. La baisse de production associée aux tensions géopolitiques et climatiques (el niño) font que les orientations de prix sont plutôt favorables aux producteurs (blé, maïs, sucre, colza avec des hausses proches de 20%…) et vont bien sur tamponner en partie, voire plus que compenser la baisse en valeur. Les charges sont, elles, orientées à la hausse mais s’élèvent en valeur à environ à la moitié du chiffre d’affaires, il y a donc un certain effet levier. Fin aout l’ampleur de la perte de valeur n’est donc pas facile à évaluer et sera sans doute inférieure au ressenti actuel.
- on peut s’avancer en anticipant une situation pas trop difficile pour les cultivateurs hors zone intermédiaire, une situation particulièrement difficile pour les producteurs de légumes. La situation est très contrastée en élevage ruminant, à la baisse de volume en maïs s’ajoutant généralement une forte perte de qualité énergétique des ensilages, cependant les marchés sont plutôt bien orientés à moyen terme même s’il peut y avoir une légère baisse des prix partants, soyons honnêtes, d’un niveau plutôt élevé depuis deux ans.
- Il faut enfin garder fortement à l’esprit l’aspect émotionnel, dépressif même pour un agriculteur d’avoir une faible récolte après une année de travail. Cela peut pousser dans l’instant à des raisonnements irrationnels même si une hausse des prix compense finalement la perte de volume. Le niveau de colère dans les campagnes est aujourd’hui très élevé.
On en parle peu mais la baisse des volumes produits et donc commercialisés bruts ou transformés fragilise certains coopératives ou négoces. En effet leur stratégie est généralement de compresser leurs charges de structure par les volumes. Une rationalisation des outils de transformation et du maillage des points de collecte sera sans doute à étudier d’autant que l’âge moyen des silos est élevé engendre des besoins d’investissements..
Des mesures de gestion des risques sous utilisées
L’agriculteur gestionnaire dispose de plusieurs mesures de limitation du risque. Il peut d’abord réintégrer de la trésorerie de précaution épargnée les bonnes années en franchise d’impôt mais surtout bénéficier de l’assurance climatique. Elle a été construite en 2023 et conçue en trois étages, ce sera en réalité la première année d’exercice à grande échelle.
Les pertes de production inférieures à 20% ne sont pas couvertes, il est considéré que c’est le risque normal de l’agriculteur. Le second niveau est l’assurance climatique qui couvre les pertes comprises entre 20 % et un seuil de déclenchement de la solidarité nationale pour les catastrophes qui constitue le troisième étage. L’agriculteur assuré est indemnisé en fonction de la franchise, du rendement et du prix qu’il a lui-même choisi dans un cadre strictement défini. (la cotisation d’assurance est subventionnée à 70% par la PAC). Le seuil d’intervention de la solidarité nationale est fixé à 30% de pertes pour les prairies ou l’arboriculture et 50% pour les grandes cultures. Au-dessus de ce seuil l’agriculteur est indemnisé à 100% par l’état s’il est assuré, à 30% s’il n’est pas assuré. Les agriculteurs assurés sont donc à priori bien couverts au-delà de 20% de perte de production et en fonction des options choisies. Malheureusement en 2026 à peine un quart des surfaces sont assurées (un tiers en culture, 10% en prairies) et presque 300 000 agriculteurs ne sont pas du tout assurés !
Que faire pour soutenir l’agriculture française ?
On imagine facilement les difficultés de décision d’un gouvernement en équilibre instable sur la ligne de crète d’une opinion publique qui aiment les agriculteurs, d’une profession agricole sous tension depuis des mois et des mois et face aux caisses de l’état vides, une réserve de crise européenne déjà fortement utilisée ce printemps avec la crise de l’azote.
N’oublions pas d’abord que l’agriculture est une gestion de long terme. Il faut donc distinguer des mesures de trésorerie d’urgence pour pouvoir engager la prochaine campagne à séparer d’un plan d’adaptation de l’agriculture au changement climatique qui est plus brutal qu’attendu sans doute. Tout cela sans « tuer » le système assurantiel et donc sans compenser le manque à gagner des agriculteurs non -assurés.
Un soutien provisoire spécifique est aussi à imaginer pour éviter une décapitalisation du cheptel dans un contexte de prix de la viande bovine favorable.
Imaginer des mesures de trésorerie qui n’affaiblissent pas le système assurantiel.
Au stade des mesures d’urgence, je pense qu’il faut bannir toute intervention en subvention pour ne pas affaiblir l’assurance. De plus les situations seront tellement hétérogènes, qu’il y a un grand risque comme en 1976 de créer des rentes.
Les interventions en trésorerie seront à privilégier par des avances remboursables faisant intervenir le système bancaire avec peut-être un mécanisme public de garantie et de bonification des intérêts. On peut aussi concevoir une restructuration ou un rééchelonnement des prêts, exercice complexe en période de remontée des taux.
Un plan en trompe l’œil
La Ministre a annoncé un plan de soutien d’un milliard d’euros qui à plus de 50% recycle des fonds déjà engagés et qui curieusement ne mobilise pas d’avances de trésorerie.
Dans les grandes lignes relevons :
520 Millions d’euros affectés à l’indemnité de solidarité nationale c’est-à-dire le troisième volet du système assurantiel. Autrement dit l’état annonce simplement qu’il respectera ses engagements. Les aides au fuel agricole et à l’achat d’engrais azotés ( assez peu sollicitée à ce jour semble-t-il) sont prolongées de quelques mois.
300 Millions de dégrèvement de la TFNB- taxe sur le foncier non bâti- ce n’est pas un apport de trésorerie mais une charge future en moins. L’intérêt pour l’état est, je pense, que cela n’est pas une aide à déclarer à Bruxelles et c’est assez simple à mobiliser par les services fiscaux. En revanche pour les agriculteurs fermiers ce sera plutôt compliqué car le dégrèvement s’applique au propriétaire qui devra ensuite le reverser au fermier. Imaginez la gymnastique quand vous avez vingt propriétaires, parfois très peu informés.
235 Millions, c’est le seul véritable apport d’argent frais dans le « fond de réarmement de l’agriculture » mis à disposition des préfets sans consignes apparentes d’utilisation après consultation des parties prenantes. En moyenne cela représente 10 euros par Ha. Espérons que chaque préfet saura, outre l’indispensable négociation institutionnelle, prendre en amont l’avis de quelques experts expérimentés pouvant s’exprimer dans un cadre favorisant la liberté de parole.
L’intérêt de la mesure est sa territorialisation qui peut permettre un bonne adaptation aux réalités locales. Tout dépend de la répartition géographique des enveloppes et on imagine facilement la foire d’empoigne entre les territoires. En revanche ces aides seront sans doute à déclarer dans les aides « de minimis », ces petites aides tolérées par Bruxelles dans le cadre d’une enveloppe maximale par exploitation, toutes mesures confondues, de 50 000 euros cumulés sur trois années glissantes. Un nombre non négligeable d’exploitations situées dans les régions ayant déjà bénéficié depuis deux ans de plans d’aide ne pourront donc sans doute pas bénéficier de ce fond ayant déjà atteint ce plafond.
Personnellement, je trouve intéressant que ce plan n’affaiblisse pas le système assurantiel et décide en plus une modification importante pour la suite à savoir une référence basée sur une moyenne olympique de 8 ans au lieu de 5.
Le montant « d’argent frais mobilisé » est décevant et surtout je suis stupéfait que l’état n’intervienne pas en trésorerie. Si on prend un taux actuel de prêt de 4%, un effort des banques de 1 ou 2% disons 1,5 %, une bonification de 235 Millions d’euros aurait permis une avance gratuite pour un an permettait d’injecter plus de 10 Milliards de trésorerie gratuitement pour la nouvelle campagne. Passer par le canal bancaire permettait aussi de traiter les exploitations « en coma dépassé ». Ceci est une approche très grossière qu’il faudrait affiner notamment en définissant les ayants droit afin d’éviter les situations de rente (prêt à taux zéro immédiatement placé car inutile !!)
Il est aussi très bien que la ministre sépare ce plan d’urgence trésorerie d’un plan stratégique à venir, à condition aussi que ce ne soit pas du brouillard ou de la bouillie, illisible dans ses finalités.
Concevoir un plan ambitieux d’adaptation à 360°
Dans cette note je me limite à quelques idées, une note plus approfondie suivra et je suis d’ailleurs preneur de vos suggestions.
Depuis plusieurs années les priorités sont données à la lutte contre le réchauffement climatique, la limitation des émissions de gaz à effet de serre, le stockage du carbone dans le sol qui sont des mesures capitales pour l’avenir. Pour autant nous n’avons sans doute passez mis l’accent sur la préparation des exploitations agricoles à la rapidité et la brutalité possible des événements climatiques.
Il faudra donc à la fois capitaliser sur la prise de conscience brutale de cet été pour appuyer des changements de comportement comme l’assurance par exemple, mais aussi engager un plan coordonné d’évolution des systèmes agricoles en définissant un cap.
Le plan devrait concerner les moyens de production, en particulier l’eau, la fertilisation azotée mais aussi les pratiques agronomiques ce qui mobilisera l’aval agricole pour construire des filières nouvelles ou adapter celles existantes, permettant une diversification des productions et des associations végétales sur une même parcelle.
Il devra aussi intégrer la modernisation du conseil et de l’accompagnement des agriculteurs, l’orientation de la recherche et développement deux axes indispensables pour une transformation massive et efficace.
Deux ou trois considérations à ne pas oublier
- Nous sommes sur un marché ouvert et notre différence de compétitivité prix est forte avec
certains concurrents
- Si les moyennes olympiques d’une exploitation baissent régulièrement, soyons clair c’est que le système n’est plus adapté à son contexte pédoclimatique. Il n’y a alors que deux solutions. Soit rendre le système rentable à une niveau de rendement plus bas en modifiant les pratiques, sans doute en extensifiant et agrandissant comme le font certains pays productifs « du sud ». En élevage pâturant sans doute avoir davantage de stocks de sécurité, donc en augmentant la surface par animal ou réduisant le cheptel. Soit modifier complètement le système en changeant les pratiques et/ou les productions. Une attention particulière sera donnée à la capacité du sol à stocker de l’eau et aux positionnement des stades phénologiques de la plante face au nouveau contexte du climat.
- Augmenter le stockage de l’eau est évidemment indispensable mais ne constitue pas à lui seul une issue durable.
Sans rendre obligatoire l’assurance, ce qui est contraire à l’esprit d’entreprise, il faudrait je pense réserver les interventions publiques aux exploitations assurées.
La difficulté de ce plan est qu’il doit intégrer la diversité des territoires, les régions peuvent être un relais. Il devra intégrer des entreprises intervenant à grande échelle. Il y a vingt ans l’état avait nommé auprès des préfets de régions des commissaires à la réindustrialisation, parfois issus du secteur privé, qui avaient une mission d’animation et de conduite de projets. Ce corps des commissaires, en général des ingénieurs expérimentés, positionnés hors de la hiérarchie classique, pouvait plus facilement innover et s’affranchir des corporatismes et des blocages institutionnels territoriaux. C’est peut-être une piste à réinventer, des commissaires à la transformation agricole, en s’appuyant sur les plans de filières en cours de finalisation.
Enfin la réforme à venir de la PAC, si les décideurs politiques le souhaitent, sera une occasion d’orienter les aides vers la transformation plutôt que vers l’aide au revenu comme aujourd’hui. Répartir les aides en fonction des hectares, des UGB ou même ses UTH sans trop de conditions revient en réalité à se satisfaire d’un statu quo. La réponse rapide de la ministre au rapport de la cour des comptes, défendant comme toujours l’existant, est à ce titre plutôt inquiétant
Jean-Marie Séronie
Agroéconomiste indépendant
Responsable de la section économie
De l’Académie d’agriculture de France




































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