Recensement agricole: remettre l'église au milieu du village



Le ministère vient de livrer les premières informations du recensement agricole. Quand on scrute attentivement les premières images de cette photo sont plutôt rassurantes et s’éloignent des clichés souvent ressassés.

A première vue une exploitation agricole sur cinq a disparu en dix ans. Effectivement nous sommes passés de 490 000 à 390 000 exploitations ce qui parait inquiétant. En parallèle la surface moyenne des fermes a cru de 25% passant de 55 à 69 Ha ce qui peut paraître énorme. En fait un raisonnement détaillé et exempt de tout parti ou à priori de posture donne une couleur plutôt souriante à cette photo trop statique


La restructuration de l’agriculture ralentit.


La moitié de la baisse du nombre total des exploitation est le fait d’entreprises réalisant moins de 2000 euros de recettes par mois ! Par ailleurs il y a presque 15 000 sociétés en plus, c’est-à-dire des agriculteurs qui ont décidé de se regrouper pour continuer leur métier en travaillant ensemble. La perte d’exploitations « économiques » doit donc être plutôt de l’ordre de 40 000 soit une baisse d’un peu moins de 1% par an. Concrètement cela représente, en moyenne, la disparition d’une exploitation par commune en dix ans ou à peine plus !

La concentration des exploitations agricoles se poursuit donc mais à rythme nettement ralenti. Les exploitations agricoles réalisant plus de 250 000 euros de chiffre d’affaires progressent mais seulement de 200 par an au niveau national. On demeure donc dans un contexte d’exploitations familiales de petite taille. Le nombre de travailleurs par ferme (familiaux et salariés) est passé de 1,5 à 1,7 ! Avant-guerre les exploitations familiales avaient bien davantage de salariés pour conduire les attelages.

Les exploitations d’élevage ont, elles, diminué de 30% ce qui est beaucoup mais le nombre d’animaux n’a lui baissé que de 7%. Il y donc eu une augmentation importante de la taille moyenne des exploitations spécialisées en élevage. Cette augmentation est d’ailleurs bien supérieure à celle des exploitations de grande culture. L’importance de la concentration des élevages est une des surprises de cette photo.

La surface agricole totale de la France a baissé de 1% en dix ans soit un rythme trois fois moins rapide que sur les trente dernières années. Notre capacité de production et notre souveraineté ne sont donc, de ce point de vue, nullement en péril.


Les emplois baissent de 11% mais surtout changent


Si le nombre total des exploitations baisse de 21% celui des emplois en équivalent temps plein ne baisse, lui, que de 11%. Cela montre que le système du travail se transforme très rapidement. Les aides familiaux sont en train de disparaitre, leur nombre a baissé de 40% en dix ans. Ils ne représentent plus aujourd’hui que 8% du travail dans les fermes françaises. Ce mouvement est le reflet d’une professionnalisation et d’un progrès statutaire. On peut être surpris de voir que le pourcentage de femmes cheffes d’exploitation est stable à 26%. Il faut attendre davantage de données pour analyser ce chiffre et savoir s’il y a vraiment une stagnation de la féminisation de l’agriculture.

De même le taux de pluriactivité des chefs d’exploitation a tendance à baisser alors qu’on aurait pu penser le contraire. Là aussi attendons de nouvelles données, pour dépasser l’effet de la forte baisse des micros exploitations.

Mais l’évolution la pIus importante pour l’avenir est l’augmentation significative (8%) du nombre de salariés en CDI dans les exploitations. L’emploi salarié représentait 28% du travail en 2010 il en représente 33% aujourd’hui et sera sans doute proche de 40% en 2030. L’enjeu de l’emploi salarié est donc fondamental pour l’avenir en termes de recrutement, de formation, de management, de perspective de carrière et surtout de reconnaissance.

L’efficacité du travail à l’hectare cultivé n’a augmenté que de 1% par an. La surface agricole par équivalent temps plein est en effet passée en dix ans de 36,4 Ha en 40,6 Ha. On peut se demander si cela est suffisant et ne traduit pas plutôt une faiblesse pénalisant la rentabilité des exploitations françaises.


Il y aura demain moins d’exploitations à reprendre !


Nous avons toujours eu tendance depuis des années à dramatiser l’enjeu du renouvellement. Soulignant que la part des agriculteurs âgés de plus de 50 ans augmente (58% soit 6 points de plus qu’en 2010), beaucoup d’analyses annoncent une vague déferlante de départs. C’est à mon avis un contre sens et il est faux d’annoncer une augmentation des départs, bien au contraire !

En 2010 il y avait 314 000 exploitants âgés de plus de 50 ans, ils ne sont plus que 287 000 en 2020. Par ailleurs le nombre d’agriculteurs exploitant en société a augmenté de 10% en 10 ans et leur poids est passé de 30 à 40% du nombre total des exploitations. Il y aura donc, tout simplement, dans les années à venir nettement moins d’exploitations à reprendre que dans la dernière décennie.

Ce qui n’enlève rien au fait qu’il faut des repreneurs compétents, formés et motivés !


La formation : un enjeu qui reste essentiel


En 2020 ,17 % des agriculteurs âgés de moins de 40 ans n’ont pas le bac, 40% ont juste le bac et 43% ont un diplôme supérieur. Cela veut dire que dans un monde en mouvement rapide, dans un contexte de variabilité des prix des produits, avec une transition agroécologique à assurer plus de la moitié des jeunes chefs d’exploitations agricole ont arrêté leurs études au bac. Cela montre, malgré les progrès indéniables réalisés, l’importance de la formation initiale, du parcours de début de carrière, mais surtout de la formation continue et de l’accompagnement pour réussir un métier qui est, à l’évidence, de plus en plus complexe.


Les exploitations se transforment assez vite


Les premiers résultats qualitatifs publiés concernent surtout ceux qui visent à analyser une montée en gamme, un angle de vue ministériel bien spécifique !

Le nombre d’exploitations en agriculture biologique a été multiplié par 2,5 et aujourd’hui elles représentent 12% des exploitations. Hormis pour les micro fermes le pourcentage d’exploitations bio décroit avec la taille, même si les fermes de plus de 250 000 Euros de chiffre d’affaires cultivent presqu’un tiers de la surface totale en bio.

Le nombre d’exploitations commercialisant en circuit court a augmenté mais finalement moins que ce que l’on pourrait croire, « seulement » de 4000 en dix ans soit à peine 4 par département et par an. En 2020 presqu’un quart des exploitations y ont recours et cela chez les petites comme les grandes exploitations.


Vers 320 000 exploitations en 2030 ?


En projetant à l’identique la dynamique actuelle, on peut imaginer qu’en 2030 il pourrait y avoir autour de 320 000 exploitations agricoles faisant travailler 440 000 agriculteurs (350 000 ETP) et 160 000 Salariés en CDI. Cela représenterait 55 000 agriculteurs en moins et 20 000 salariés en plus. La restructuration de l’agriculture française ralentit donc, elle reste constituée d’exploitations à taille modeste et l’enjeu du salariat agricole devient une question majeure.


Jean-Marie Séronie

Agroéconomiste indépendant

Académie d’Agriculture de France

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